La femme de Soolking : ce que l’on sait vraiment

Ce drame n’a rien d’un fait divers comme les autres. Il a surgi brutalement, au cœur d’un concert qui portait les espoirs de toute une génération, au rythme des refrains de Soolking, ce visage de la scène algérienne devenu symbole d’une jeunesse en quête de liberté. Le stade du 20 août 1955, déjà submergé dès la fin d’après-midi, s’est retrouvé face à une vague humaine impossible à contenir. Dehors, l’afflux continu depuis la station Jardin d’Essai ne se tarissait pas, déversant sans relâche de nouveaux arrivants.

Les portes s’étaient ouvertes à 16 heures. Un enthousiasme massif, à la mesure de la popularité de Soolking, venu de loin retrouver son public. Mais à 20h, le chaos s’est invité à la fête. Alors que la foule attendait la montée de l’artiste, ignorant tout de la tragédie qui se jouait à l’entrée, un flot humain s’est engouffré dans le stade par deux accès latéraux. Depuis les tribunes du virage B, majoritairement occupées par des familles, il était impossible de deviner l’ampleur du drame. On voyait les brancards s’activer, des jeunes évacués vers les sorties, certains inanimés. Beaucoup pensaient à des malaises, à la chaleur, à la fatigue. En réalité, la situation était bien plus grave : une bousculade mortelle avait frappé, causant la disparition de cinq personnes et de nombreux blessés, dont certains entre la vie et la mort.

Jusqu’à la fin du concert, les spectateurs sont restés dans l’ignorance. Ce n’est qu’au moment de quitter le stade, dans la confusion et la difficulté, qu’ils ont appris, de proche en proche, la terrible nouvelle : cinq jeunes avaient perdu la vie, piétinés dans la cohue. Du côté des autorités, pas un mot. Ni les organisateurs, ni la chaîne nationale, ni l’Agence Presse Service (APS) ne communiquaient. Un silence qui a plongé le public dans l’incompréhension et la colère.

Une enquête a été ouverte

Ce n’est que le lendemain, à 12h17, que l’APS a diffusé sa première dépêche : « Au moins cinq personnes sont mortes et 23 autres ont été blessées jeudi soir dans une agitation survenue lors d’un concert (ayant rassemblé 30 000 personnes selon l’APS) donné à Alger par le rappeur algérien Soolking… »

Les victimes, trois jeunes femmes et deux jeunes hommes entre 20 et 25 ans, ont été identifiées à la morgue de l’hôpital Mustapha, « en attente d’autopsie », selon Abdeslam Bennana, son directeur général. La protection civile a apporté les premiers secours à 86 personnes et transféré 32 autres à l’hôpital universitaire, dont certains dans un état critique. Plusieurs sont décédés de leurs blessures. L’AFP, de son côté, a rapporté à 3h du matin : « Cinq jeunes, âgés de 13 à 22 ans, sont morts jeudi soir à Alger dans une agitation à l’entrée d’un concert de Soolking, rapide-star algérienne, a déclaré le capitaine Nassim Bernaoui de l’Unité de Communication de la Protection Civile. » Le bilan restait donc incertain. Selon la chaîne El Bilad, un représentant de la cour de Sidi M’hamed s’est rendu sur place, puis dans les hôpitaux où se trouvaient les victimes. L’enquête devait permettre de comprendre ce qui a mené à cette tragédie.

Défaillances en chaîne, responsabilités éclatées

Ce concert, annoncé comme l’événement de l’année, avait tout d’une grande fête. Soolking, l’enfant du pays, revenait après cinq ans d’absence, accueilli par une foule immense, galvanisée par ses succès en France, au Maghreb, à travers l’Europe. À 22h59, le spectacle démarre, deux heures après le drame. L’hymne national retentit, la foule se lève pour chanter Qassaman, Soolking s’adresse à elle, ému : « Vous êtes incroyables ! C’est grâce à vous que tout cela arrive. Je vous aime… » Le public reprend en chœur ses tubes, Vida Loca, Gucci, Mi Amigo, Rockstar, Madame courage, Youv, Milano, Guerrilla, Dalida, Adios, Aribeat, Leila, Hope… Mais tous attendent un moment bien précis : l’interprétation de « Liberté », devenue hymne du hirak. L’émotion est palpable lorsque la chanson démarre, la foule scande « Yetnahaw gaâ », symbole d’une soif de changement.

À ce moment-là, la chanson semblait ne plus appartenir à l’artiste mais à tout un peuple. Les voix s’élèvent, puissantes : « Il semble que le pouvoir soit racheté/ Liberté est tout ce qu’il nous reste… » Les familles endeuillées, elles, n’oublieront pas ces instants.

Sur scène, la liste des invités impressionne : Algérino, Fianso, Alonzo, Chemsou Freeklane, Meziane Amiche, Mok Saïb, Dhurata Dora en duo sur Zemer, et des messages vidéo envoyés par Riyad Mahrez, Belaili, Sofiane Feghouli, ou encore Soprano. Soolking clôt la soirée sur une note forte : « J’ai un message pour vous : la liberté ! »

L’Office national du droit d’auteur (ONDA) assurait l’organisation du concert. Mais derrière la fête, le bilan est lourd. Des jeunes, des familles, des fans venus partager un moment unique, ont vu leur vie basculer. Des victimes, des blessés, des séquelles indélébiles. Face à cette catastrophe, difficile de ne pas pointer un enchaînement de failles, à plusieurs niveaux. Qui doit répondre de ces dysfonctionnements ? L’enquête devra le dire, si la justice décide de faire la lumière sur ce drame, sans céder à l’impunité. Cinq morts, ce ne sont pas des chiffres. C’est une alerte, un signal qui réclame des réponses.

Le ministère public lance des « enquêtes approfondies »

Le procureur de la République près la cour de Sidi M’hamed (Alger) a pris la parole : des « enquêtes approfondies » sont lancées pour établir les circonstances de la soirée où cinq personnes ont perdu la vie, lors du concert de Soolking au stade du 20 août 1955.

Le communiqué du parquet précise : « À la suite de l’incident tragique survenu durant le concert du jeudi 22 août 2019, au stade du 20 août 1955 à Belouizdad, qui a coûté la vie à cinq personnes, dont une jeune fille de 13 ans, nous nous sommes immédiatement rendus sur les lieux avec des équipes spécialisées de la police judiciaire. »

Ce soir-là, l’Algérie chantait l’espoir. Quelques instants plus tard, elle pleurait ses enfants. La scène s’est éteinte, mais les questions, elles, continuent de résonner. Qui portera la voix de ceux que la foule a emportés ?