On ne naît pas femme d’un dieu de la guerre, on le devient, ou plutôt, on le subit. Arès, incarnation brute de la violence, n’a jamais cherché à plaire. Détesté des siens, haï de ses pairs, il a traîné derrière lui une réputation de brute sanguinaire. Dans le panthéon grec, il fait figure de paria flamboyant. Mars, son double romain, héritera d’une image plus posée, presque disciplinée. Mais chez les Grecs, Arès est la tempête qui gronde sans relâche. Et pourtant, ce guerrier rugissant s’est laissé toucher par la plus improbable des flèches : celle d’Aphrodite. Pour comprendre la mécanique explosive de ce dieu, difficile de faire l’impasse sur les épisodes qui ont forgé sa légende.
Chez les Grecs anciens, Arès est l’enfant de Zeus et d’Héra. Il tient sa force de son père, sa rancune et son goût du chaos de sa mère. Hebé et Éiléithyia sont ses frères et sœurs directs ; au-delà, la fratrie s’agrandit avec Athéna, Apollon, Dionysos, Hermès, Héraclès, Hélène de Troie ou Héphaïstos. Mais Arès grandit à l’écart, négligé par Zeus qui lui préfère d’autres enfants, notamment Athéna. Ce rejet va nourrir chez Arès un appétit féroce pour la violence et la destruction.
Tout jeune, Arès déborde déjà d’agressivité. Zeus n’a que peu d’attention pour lui, ne cachant pas son aversion. Seule Héra semble comprendre son fils. Les dieux de l’Olympe, dans leur ensemble, n’éprouvent qu’antipathie pour ce frère encombrant. Ce mépris va pousser Arès à embrasser la guerre, non comme une science, mais comme une déflagration. À la différence de sa sœur Athéna, stratège et réfléchie, Arès n’a que faire des plans : il fonce, avide de sang, indifférent à la victoire elle-même. Ce qu’il veut, c’est le fracas du combat.
Les représentations antiques le montrent en armure éclatante, juché sur un char mené par des chevaux cracheurs de feu, prêt à écraser tout sur son passage. Sa faiblesse ? Son besoin insatiable de violence. Incapable de raisonner comme Athéna, Arès compte sur sa force brute, laisse derrière lui des champs de ruines et de cadavres. Pourtant, certains mythes lui prêtent une beauté saisissante, un charisme animal qui a su séduire Aphrodite.
Arès ne s’est jamais contenté d’une vie rangée. Il n’a jamais pris épouse, trop occupé à courir après la guerre. Pourtant, la passion l’a frappé de plein fouet. Amant d’Aphrodite, la déesse de l’amour, Arès se laisse emporter dans une liaison tumultueuse, d’autant plus risquée qu’Aphrodite était déjà mariée à Héphaïstos, le dieu forgeron.
Mais Héphaïstos n’est pas du genre à se laisser faire. Soupçonnant sa femme d’infidélité, il imagine un piège redoutable. Inspiré par l’Odyssée, il dépose un filet doré invisible sur le lit conjugal. À la première occasion, le piège se referme sur Arès et Aphrodite, surpris en pleine étreinte. Humiliation suprême : Héphaïstos convoque les dieux pour leur exposer le couple adultère, qui sera banni de l’Olympe, du moins pour un temps.
De cette passion, Arès aura plusieurs enfants illégitimes, principalement avec Aphrodite. Leur progéniture balance souvent entre haine et amour, reflet des deux parents. Phobos, dieu de la peur, et Deimos, dieu de la terreur, accompagnent fréquemment leur père sur les champs de bataille. Leur sœur, Éris, déesse de la discorde, n’est jamais loin quand la situation dégénère.
Voici quelques-uns des enfants emblématiques d’Arès :
- Les Quatre Érotes : Eros, Anteros, Himeros et Pothos, nés de son union avec Aphrodite, incarnent l’amour, le désir et la passion. Eros, le plus célèbre, symbolise toute la force du sentiment amoureux.
- Harmonie : Fille d’Arès, elle incarne l’équilibre et s’efforce de réparer les dégâts causés par son père et sa fratrie belliqueuse.
- Adrestia : Gardienne de la balance entre amour et haine, elle veille à maintenir l’ordre dans le chaos. On la vénérait parfois comme déesse de la révolte ou de la vengeance, sous le nom de Némésis.
- Hippolyte : Reine des Amazones, elle descend d’Arès et fait perdurer son héritage guerrier dans les peuples d’Amazonie.
Le culte d’Arès n’a jamais connu la ferveur de celui d’autres dieux. Sa brutalité, son aspect impitoyable, le rendaient peu populaire en Grèce. À Athènes, on préfère rendre hommage à Athéna, déesse de la sagesse et de la stratégie militaire. Quelques sanctuaires subsistent néanmoins dans la cité, mais c’est à Sparte et en Thrace qu’Arès est véritablement honoré. À Sparte, on prie Arès avant de partir au combat, espérant sa force pour écraser l’adversaire. Des villes comme Erythrée, Mégalopolis, Tégée ou Trézène témoignent de cette vénération sélective.
L’opposition entre Athènes et Sparte se retrouve jusque dans leurs dieux tutélaires. Les Athéniens, peuple de philosophes, penchent pour Athéna. Spartes, guerriers-nés, se tournent vers Arès, symbole d’une puissance sans entrave.
Arès s’est souvent mesuré à d’autres dieux ou demi-dieux, rarement à son avantage. Son manque de recul stratégique le condamne à l’échec.
L’un des affrontements les plus célèbres oppose Arès à Héraclès. Tout commence avec Kyknos, fils d’Arès, qui terrorise les voyageurs vers Delphes. Apollon charge Héraclès de régler le problème. Kyknos tombe, Arès veut venger sa mort. Athéna intervient pour soutenir Héraclès, et Arès finit grièvement blessé. Ce ne sera pas la seule fois : Héraclès croise de nouveau la route d’Arès, notamment lors du vol de la ceinture magique d’Hippolyte ou du troupeau d’Eurytion, un autre de ses enfants.
Dès l’enfance, Arès a aussi connu l’humiliation : capturé par les géants jumeaux Éphialtès et Otos, il est enfermé dans un vase de bronze. Il faudra l’intervention d’Hermès pour le libérer.
Pendant la guerre de Troie, Arès prend fait et cause pour les Troyens, tandis qu’Athéna soutient les Grecs. L’Iliade narre son engagement furieux, sa confrontation directe avec sa sœur. Mais la stratégie l’emporte sur la force brute : Athéna terrasse Arès d’un jet de pierre. Seul Païon, le guérisseur des dieux, consent à soigner le dieu blessé. Plus tard, Diomède, aidé d’Athéna, infligera à Arès une nouvelle blessure.
Ce parcours chaotique ne manque pas d’anecdotes saisissantes. Huit faits marquants résument la figure d’Arès :
- Par jalousie, Arès a tué Adonis, rival amoureux d’Aphrodite, en se changeant en sanglier.
- Il s’est mesuré à Héraclès à deux reprises, perdant chaque fois, notamment lors de la cinquième et de la onzième épreuve du héros. Son fils Cycnus voulait bâtir un temple avec les os de ses victimes.
- Arès a tué Halirrhothios, fils de Poséidon, en représailles après que celui-ci s’en soit pris à sa fille Alcippe. Jugé par les dieux sur l’Aréopage, il sera acquitté.
- Le procès d’Arès s’est déroulé près d’un ruisseau au pied de l’Acropole, lieu qui deviendra symbole du jugement pour crimes graves dans l’Athènes antique.
- L’Iliade d’Homère le décrit comme « tueur d’hommes », « fléau des batailles » ou « malédiction des hommes ».
- Son cri de guerre, selon Homère, équivaut à celui de 10 000 hommes, semant la panique sur les champs de bataille.
- Mars, son équivalent romain, est représenté de façon moins crue. Chez les Romains, il incarne aussi l’agriculture et occupe la seconde place après Jupiter. Mars incarne la stratégie, la discipline et la maturité, des traits que les Grecs n’ont jamais prêtés à Arès.
- Mars, dans la Rome antique, est perçu comme le protecteur de la cité, un dieu respecté dont la sagesse rejoint presque celle d’Athéna.
Arès demeure le paradoxe vivant d’un dieu : vénéré par nécessité, rejeté pour ses excès, il incarne autant la peur que la fascination. Son histoire rappelle que la guerre, même menée par un dieu, ne trace jamais qu’un sillon de douleurs et de passions brûlantes.

